wojciech jerzy has

 

La Poupée, de Wojciech Has

1998-01 / 2008-05

Le roman

Boleslaw Prus (pseudonyme d'Aleksander Glowacki, 1848-1912), chroniqueur à succès pendant près de quarante années dans différentes revues varsoviennes, déçu par le peu d'efficacité du journalisme, décide de se consacrer à la fiction. Il réussit, dans La Poupée, à décrire la réalité contemporaine telle qu'il peut l'observer sur une assez longue période : l'œuvre est en effet publiée de 1887 à 1889 sous la forme d'un feuilleton en trois cents épisodes, l'intrigue principale se déroulant de 1878 à l'automne 1879. Il réussit également à créer deux personnages très différents qui, liés par un profond attachement, forment une synthèse de la Pologne de l'époque.

Les personnages

Le plus jeune, le marchand Stanislaw Wokulski, parti du bas de l'échelle sociale est devenu l'homme le plus riche de Varsovie. Il figure la Pologne engagée dans un processus de reconstruction et de modernisation. La réussite de cet homme sensé, épris de sciences, dur en affaires mais plein de compassion pour les pauvres, cache une faille secrète. Partagé entre positivisme et romantisme, déchiré par l'amour qu'il porte à Izabella (la "poupée" qui donne son titre au roman), Wokulski a touché des générations de Polonais. Au point que, dans l'entre-deux-guerres, quelques admirateurs de l'écrivain, ayant reconnu un immeuble de Varsovie d'après sa description dans le roman, y apposèrent une plaque commémorative : "Ici vécut Stanislaw Wokulski, héros de La Poupée, de Boleslaw Prus". (Czeslaw Milosz, p. 403).
Le plus âgé, Ignacy Rzecki, son homme de confiance et fondé de pouvoir, indéfectible admirateur de Napoléon, représente les valeurs traditionnelles d'une Pologne en train de disparaître.

Izabella, qui a tous les préjugés et les travers de sa classe, finit par accepter l'amour de Wokulski, pour le tromper peu après avec un beau parleur. De nombreuses personnes de son entourage, son père, le comte Lecki, faible, irresponsable, ruiné, sa riche tante, la comtesse Jeanne, qui multiplie les œuvres de charité, l'inconsistant baron Krzeszowski et sa femme à moitié folle, ou encore Madame Wasowska, une jeune femme libre qui s'amuse à séduire les hommes, sont pour le romancier l'occasion de faire un portrait de la classe dirigeante polonaise de cette fin de siècle. Prus anime en parallèle tout un monde de petites gens - commis de magasin, employés, usuriers, entremetteuse, prostituée -, dont les destins s'entrecroisent au cours d'une seule année.

La forme originale du roman, dont la construction bouscule la chronologie, s'appuie sur un recours à deux procédés différents pour chacun des deux personnages principaux. Dans le cas de Wokulski, Prus utilise la "technique déambulatoire (...) où un monologue intérieur se lie à une vision, à demi-intérieure, elle aussi, de quelque itinéraire dans un paysage urbain" (Jean Fabre, p. XVII). Dans le cas de Rzecki, il insère des pans entiers de son journal, sous forme de chapitres intitulés : "Journal d'un vieux fondé de pouvoir". Rzecki mêle ses souvenirs personnels - ceux datant de sa participation à la révolte de Hongrie en 1848 (une façon pour l'écrivain d'évoquer les insurrections polonaises, notamment celle de 1863), comme ceux, postérieurs, de l'époque où il fait la connaissance du jeune Wokulski -, aux événements plus récents, la plupart liés à la vie de Wokulski et au magasin dont il a la responsabilité. Ce choix formel lui permet de porter au compte de ces deux personnages ses propres observations, réflexions et inquiétudes sur l'évolution de la société polonaise dont il est le témoin.

Wokulski ou le regard de Prus sur la ville de Varsovie

Malgré sa richesse, Wokulski reste sensible à une misère qu'il observe au cours de déambulations dans Varsovie, notamment à Powisle, un quartier proche de la Vistule : voyant ses maisons délabrées et la vie sordide de ses habitants, il rêve de supprimer pauvreté et maladies en donnant du travail à tous ceux qui sont dans le besoin, et en entreprenant des travaux d'urbanisme pour vaincre l'insalubrité. Ses promenades interviennent comme contrepoints à des incursions dans le monde de l'aristocratie, auxquelles elles succèdent parfois immédiatement. Ainsi le romancier donne-t-il à son œuvre un double fond, celui de la misère urbaine et de la futilité d'une classe dirigeante velléitaire qui, accrochée à son mode de vie et à ses valeurs, est incapable de fournir l'énergie et les capitaux nécessaires à la transformation économique, pourtant vitale, de la société. Les noms des invités à une réception sont, à cet égard, éloquents : Monsieur Dudomaine, Monsieur Lapavane, Mademoiselle de Pintade, Mademoiselle Tortille de Tournefosse, Monsieur Orange et Monsieur Bolet, Madame Gins'ow Faillite...

Rzecki ou l'ambiguïté de Prus à propos des Juifs

Le journal de Rzecki nous permet d'assister à l'émergence des idées socialistes ainsi qu'à la progression de l'antisémitisme. Le fondé de pouvoir manifeste son inquiétude devant la montée de l'antisémitisme et consigne dans son journal, sans les approuver, les propos antisémites du commis Lisiecki. Mais, en même temps, il redoute que les liens amicaux de Wokulski avec des Juifs ne nuisent à sa carrière. Et il fait une description peu avantageuse du commis Szlangbaum, "petit, noir, voûté, velu", et des autres Juifs dont il parle : dans le meilleur des cas - le docteur Szuman - ceux-ci sont dépeints comme des êtres petits au teint jaune, tandis que les qualificatifs de "crasseux", "teigneux", ou les rappels de l'insupportable odeur d'oignon cru, sont récurrents.

La position du romancier oscille entre deux courants d'opinions opposés. D'un côté, Prus rappelle l'engagement des Juifs dans la lutte pour l'indépendance de la Pologne et prend position contre la montée du nationalisme polonais en manifestant une inquiétude prémonitoire :

"Szlangbaum est, dans toute l'acception de ce terme, un honnête citoyen. Ce qui ne l'empêche pas d'être détesté de tous parce qu'il a le malheur d'appartenir à la religion juive. D'ailleurs, je constate que, depuis un an environ, l'aversion grandit à l'égard des Juifs. Les mêmes gens qui, il y a quelques années encore, les appelaient Polonais de confession hébraïque, disent aujourd'hui les Juifs. Et ceux qui tout récemment encore admiraient leur travail, leur endurance et leur habileté, aujourd'hui ne veulent plus voir en eux qu'esprit de lucre et goût du trafic. Lorsque j'entends de tels propos, il m'arrive de penser que notre humanité a sombré dans un crépuscule spirituel comparable aux ténèbres de la nuit." (tome I, p. 240)

D'un autre côté, et plus particulièrement vers la fin du roman, Prus laisse apparaître une crainte de la richesse et du pouvoir nouvellement acquis par certains Juifs, qu'aucune considération positive ne vient contrebalancer. Le commis Szlangbaum change radicalement de comportement à partir du moment où il rachète le magasin de Wokulski, et devient un personnage négatif, sur lequel pèse même un soupçon de malhonnêteté ; le docteur Szuman lui-même n'est pas épargné. Prus va jusqu'à développer une thèse dans laquelle on sent l'influence du néo-lamarckisme, alors en pleine expansion :

"Au cours des persécutions antisémites, les individus les plus nobles ont péri, seuls sont restés ceux qui ont pu se mettre à l'abri. Et voilà les Juifs que nous avons aujourd'hui : endurants, patients, astucieux, solitaires, matois, maniant de façon magistrale la seule arme qui leur reste, l'argent. En détruisant ce qu'il y avait de meilleur, nous avons fait une sélection artificielle et nous avons entretenu ce qu'il y a de pire." (tome III, p. 93).

Aussi l'adaptation du roman pouvait-elle être orientée de deux manières, selon la lecture qui en était faite. Et, en ces années où la Pologne était en proie à une campagne antisémite déclenchée par le pouvoir qui trouve un écho dans toutes les couches de la population, il y avait une lecture plus "orthodoxe" que l'autre.

Anne Guérin-Castell

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